1. Anamorphose échiquéenne: le shogi, version japonaise du jeu d’échecs

Mon premier article portera sur les origines des deux jeux et la façon de les jouer, avec quelques adresses utiles. Un deuxième article (en prévision) traitera des différents évènements qui m’ont permis de réunir les meilleurs joueurs de shôgi du monde, messieurs Yoshiharu Habu, Toshiyuki Moriuchi et Yatsumitsu Sato, avec en particulier le meilleur joueur français, monsieur Joël Lautier. Des interviews permettront aussi de vous présenter ces champions dans un proche avenir.
Les deux jeux semblent avoir une même origine, au nord de l’Inde, voilà prés de deux mille ans. Le jeu commun s’appelait alors le « Chaturanga » il pouvait se jouer à 4 ou 2 joueurs. Plaisir du hasard ou divination, les indiens usaient de dés afin de décider la pièce et le nombre de coups que celle-ci pouvait jouer. Mais malgré les voyages et les coutumes des peuples rencontrés, certaines pièces comme le Roi, la Tour et même l’excentrique Cavalier ont pratiquement conservé leurs mouvements d’origines.

L’objectif final du jeu est aussi resté le même: « Mater » le roi adverse. On peut s’étonner de l’expression « Echec et mat ». Elle n’est effectivement pas d’origine latine, mais persane. « Shah mat » signifiait semble-t-il, « le Roi est mort ». Le jeu indien fut en effet très apprécié en Perse. Après une première réticence et la suppression de toute intervention du hasard, le nouveau jeu dit le « Shatranji » eut des maîtres respectés. Le plus fameux d’entre eux est sûrement al Suli, maître d’une école à Bagdadh. L’actualité ne doit pas nous faire oublier que cette ville fut, voilà mille ans l’un des centres culturels les plus actifs du monde. Al Suli a composé des problèmes absolument géniaux qu’à l’occasion, je vous présenterai. Il y a plusieurs hypothèses d’école concernant les origines des jeux d’échecs et de shôgi dans leurs formes modernes. Chacun essayant d’avoir le jeu ayant la plus grande lignée.

Mon hypothèse est une voie moyenne. Le shatranji serait devenu entre le VIIe et XIIe siècles et suivant les deux sens de la Route de la soie, le viel jeu des esches, en France, le Shanshi en chine puis le Shangi en Corée, puis le Shôgi au Japon.
On peut être surpris que « l’échiquier » du jeu de shôgi ne soit pas de 8×8 mais de 9×9 cases. Une des explications possibles est que le passage en Chine a élargi les dimensions du jeu d’origine. Les chinois en en effet, ne placent pas leurs pièces dans des cases mais sur les croisements des lignes comme au jeu de Go. 8×8 cases représentent bien 9×9 lignes et dans le shanshi la première ligne est occupée par 9 pièces. Suivent deux « Catapultes » et cinq « pions ».

Étonnamment, le total des pièces est identique au jeu d’Échecs. Dans le jeu de Shôgi sous sa forme moderne chaque camp dispose de 20 pièces. Les 5 pions chinois sont devenus 9. Les pièces sont placées sur des cases. Elles n’ont pas de couleurs distinctives mais une forme orientée qui permet de reconnaître à qui elles appartiennent. Si le jeu chinois présente des caratéristiques originales subtiles mais toujours réalistes, le jeu de shôgi a sa finesse dans la faculté d’user à tout moment des pièces prises à l’adversaire. Celles-ci peuvent être « parachutées ». Un sens de l’économie mais aussi de l’interaction font la noblesse de ce jeu. Le nombre des pièces en jeu étant constant, sauf accord des deux joueurs, la partie nulle (égale) est exceptionnelle. Un des rois sera mat. Et c’est assez douloureux pour le joueur débutant d’être systématiquement mat. Je ne peux que lui conseiller de résoudre préalablement quelques exercices de mat et lors d’une première partie, de trouver un adversaire pédagogue.

La diversité des pièces, le détail tactique d’une combinaison fait du jeu de shôgi non pas un jeu plus profond mais plus compliqué que le jeu d’échecs. Ayant acquis une certaine dextérité dans le maniement des combinaisons, tout comme aux échecs, le plaisir du jeu viendra dans l’appréciation d’une nuance. Les jeux d’échecs et de shôgi sont apparus sous leurs formes modernes nous dirons pour éviter dans l’incertitude une affirmation péremptoire, aux mêmes périodes entre le XIVe et XVe siècles. Si le charme du jeu de Shôgi est de recycler indéfiniment les pièces avec donc l’exigence de la retenue, celui du jeu d’Échecs est dans la vivacité de ces pièces. Ici, l’exigence sera celle de la transparence. « Comment un équilibre est-il possible avec des pièces d’une telle vigueur? » sera la question du joueur de shôgi rencontrant pour la première fois la version occidentale.

Au début d’Edo le jeu de shôgi a ses premières lettres de noblesse avec le maître Ohashi Shokei (1555-1634) dont le rôle est essentiellement de composer des problèmes d’une esthétique plus proche de l’art floral que du combat de gladiateurs, à la même période un joueur de Calabre (Italie) Gioachino Greco (1600-1634) joue en virtuose des nouvelles pièces qui sont apparues à la Renaissance, la Dame surtout, mais aussi les Fous et les pions qui peuvent enfin être promus en la pièce de votre choix. Greco fut le premier à comprendre le léger déséquilibre de la position d’origine. Il fut aussi le premier à gérer convenablement les lignes d’action des pièces en un ensemble géométrique harmonieux.

Plus tard Morphy, puis Fischer, excelleront aussi dans ce domaine. Aux échecs aussi, le but ultime est forcer la capture du roi adverse mais il est exceptionnel qu’une partie de maîtres finisse par un mat. L’enjeu sera plutôt la prolongation dans le temps d’un réseau de lignes. Les pièces, les rois compris, peuvent vivre indéfiniment sans résultat déterminé. La partie sera égale et dite nulle. Que le déséquilibre ait plusieurs degrés d’insuffisance pour une conclusion radicale, est un des charmes du jeu d’échecs.

Le Roi (Ô), se déplace d’une case suivant n’importe quelle direction. Son existence est l’enjeu de la partie. La Dame n’existe pas au shôgi. C’est la pièce, depuis la Renaissance, la plus puissante du jeu d’échecs.
La Tour (Hisha), deux pour les échecs, une pour le shôgi, se déplace suivant les lignes horizontales et verticales. Les Fous (Kaku), deux pour les échecs, un pour le shôgi, se déplacent sur les diagonales.
Les Cavaliers (Keima), deux pour les deux jeux, mais au shogi la pièce ne peut aller que de l’avant, aux échecs les quatre directions sont possibles. Le Cavalier se déplace d’une case puis, dans cette direction, une case en diagonale. Il peut, dans les deux jeux, sauter par dessus une pièce occupant la première case.
Maintenant les pièces qui n’existent qu’au shôgi et qui semblent avoir une origine thaïlandaise, le général d’or (Kin) et le général d’argent (Gin). Ces pièces se déplacent comme un roi moins, les deux arrières en diagonale pour le Kin, les deux cases sur le côté et la case arrière pour le Gin.
C’est également le cas des deux lances qui sont sur les côtés -et qu’il ne faut pas confondre avec les Tours!- les Kyôsha, qui se déplacent verticalement et de façon orientée. Les lances comme les pions aux échecs ne peuvent revenir en arrière. Les pions en effet se déplacent toujours frontalement et ne peuvent, à la différence des pièces, revenir sur leurs mouvements. Au shôgi, le pion prend dans le sens de son mouvement, aux échecs la prise a lieu seulement d’un pas en diagonale. Si aux échecs les pions, seuls, peuvent être promus sur la dernière ligne, au shôgi toutes les pièces de valeur inférieure ou égale au Kin peuvent en pénétrant le camp adverse, les trois dernières rangées, être promues en cette pièce. Quant aux Hisha et Kaku promus, à leurs mouvements d’origine s’ajoutent les mouvements d’un roi.

Au-delà du mouvement des pièces, je dois commenter un mouvement étrange et pourtant connu dès les origines. Le Roi menacé, peut, une fois dans son existence, sauter d’une case occupée ou non, il s’agit du roque. Le roque eut sa définition moderne avec le génial Greco qui mit un peu d’ordre à la fantaisie italienne. Le Roi, non en échec, et une tour peuvent pour leurs premiers mouvements, interchanger l’ordre de leurs positions; le Roi se déplace en direction de la Tour de deux cases et la Tour vient se mettre à son côté opposé. Bien sûr toutes les pièces qui se trouvent à l’origine entre cette Tour et le Roi doivent avoir libéré les cases. Le Roi, dans ce mouvement, ne doit pas traverser une case menacée par une pièce adverse. Pourquoi un si long commentaire pour ce mouvement si particulier? Parce qu’il est essentiel dans une partie d’échecs. Je connais très peu d’exemples où des maîtres n’auraient pas roqué. Le roque protège le Roi et surtout, active une Tour qui dans l’angle a une action limitée. Contrairement à une idée reçue, le roque est un coup offensif. Il est bien plus souvent exécuté par les Blancs qui ont le trait que par les Noirs qui par mesure défensive peuvent préférer ne pas indiquer trop tôt la position de leur Roi. Lors du dernier championnat du monde qui opposa Garry Kasparov à son élève Vladimir Kramnik, nombreuses sont les parties qui ont commencé par 1.e4 e5 2.Nf3 Nc6 3.Bb5 Nf6 4.0-0. Dès le 4e coup, les Blancs roquent. Au shôgi aussi, mal apprécier l’importance du roque est un signe d’ignorance. Organiser la protection de son Roi est un préalable élémentaire. Organiser la protection de son Roi demande plusieurs coups. Les roques sont variés et font partie intrinsèque de l’ouverture choisie.

S’il me fallait faire un rapide commentaire des ouvertures de Shôgi, un des premiers éléments est la position des deux pièces les plus puissantes le Fou et la Tour, ensuite la disposition des pièces telles les deux Kin et un Gin autour du Roi (L’autre Gin ayant un rôle offensif). Un roque au Shôgi peut se métamorphoser en un autre roque. Le « Mino » a par exemple trois formes. Les roques sont nommés suivant leurs formes, bateau, trou d’ours…

Où peut-on jouer au shôgi à Tokyo?

Avec plusieurs millions de fans au Japon, il ne vous sera pas trop difficile de trouver dans un quartier de Tokyo un club de Shôgi, mais si vous habitez Tokyo, je vous conseille le centre de la Fédération des joueurs professionnels de Shôgi, la Shôgi Renmeï à Sendagaya. La station a d’ailleurs, sur son quai, un symbole de la présence de cette puissante Association. Elle se trouve à moins de 10 mn à pieds, près d’un Temple Shintô, le Hanazô Jinja. Le dojo au 2e étage, est accessible au public. Le niveau est relevé mais si vous vous présentez en débutant vous trouverez sûrement quelqu’un d’aimable pour vous initier au Shôgi.
Shôgi Kaikan Biginaazu Seminaa (beginers seminar): http://www.shogi.or.jp/kaikan/kaikan2/nyuumon.html

Et pour les curieux le site (en français) de mon ami Éric Cheymol (champion d’Europe de Shôgi): http://eric.macshogi.com/

Où peut-on jouer aux échecs au Japon?

Il y a par contre peu de lieux où l’on peut jouer aux échecs, au Japon.
Voici les coordonnées du site du club d’Asaka que j’ai créé il y a 15 ans: http://home.p00.itscom.net/kamb/asaka/index.htm
Vous y trouverez tous les liens possibles et l’accès de ce club, tous les vendredis de 18h à 21h30.

Jacques Pineau


Voir aussi:
International Shogi Popularization Society
http://www.isps.npo-jp.net/e_top.htmCours d’échecs au Centre Culturel Mainichi de l’arrondissement de Chiyoda-ku (cours numéro 86):
http://manabi.city.chiyoda.tokyo.jp/seido/voucher/16/mainichi.html


Note du webmestre: Monsieur Jacques Pineau a été champion du Japon en 1994.

Publié par

Christian Bouthier

Au Japon depuis 1982. Traducteur et interprète.

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