2. Anamorphose échiquéenne: les échecs au Japon, le shôgi à l’étranger

C’est très naïvement que je fus conduit à connaître le jeu de shôgi. Ma toute première partie eut lieu le lendemain de mon arrivée au Japon. Mon beau-père, qui voulut peut-être tester ma valeur échiquéenne, m’apprit rapidement le caractère chinois des pièces et leurs mouvements associés. Réalisant qu’aucune pièce n’avait la force d’une Dame je rentrai en finale en échangeant quelques pièces et mis mon Roi à l’attaque. Cette pièce, que les débutants croient fragile aux échecs, n’a t-elle pas la force d’une Tour en finale?
Quelle ne fut pas ma surprise de voir mon beau-père user d’une pièce échangée pour menacer mon Roi! Les pièces de mon beau-père pleuvaient sur l’échiquier et criaient comme l’enfant du conte d’Andersen « Le roi est nu ! » « Le roi est nu ! » Mon beau-père avait oublié de m’expliquer l’évidence pour lui: une pièce prise pouvait être réutilisée… Je n’avais jamais vu de jeu de shôgi en France, et n’en connaissais à peine le nom. J’en apprenais le goût.

J’avais rencontré au championnat du monde junior qui eut lieu à Belfort, en 1983, le représentant japonais, M. Kobayashi. Il m’avait laissé son numéro de téléphone. Je le contactai afin de connaître aussi la situation des échecs au Japon. Il me présenta le centre de la Fédération Japonaise, la JCA (Japanese Chess association) qui partageait alors à Shibuya un local avec un club de Go. Je dus subir un parcours initiatique cocasse où je rencontrai un joueur à chaque fois un peu plus fort. On m’autorisa enfin à jouer contre le champion du Japon, M Gonda. Il le sera au total 13 fois. Notre première partie fut à mon avantage, la suivante, au sien. Mais très vite l’ensemble de nos parties sera clairement en ma faveur. Comment se fait-il donc qu’une grande nation, comme le Japon, ne puisse former des joueurs de premier plan international? Ceci deviendra mon obsession. Je réalisai que la communauté échiquéenne était réduite à quelques centaines de membres. Certes la présence d’une élite universitaire relevait le niveau général, mais que pouvait-on attendre d’une centaine de joueurs lorsque la population échiquéenne mondiale est de plusieurs millions?

Ce microcosme me permit de comprendre assez vite certaines caractéristiques de la société japonaise. Tout d’abord, le partage d’un complexe identitaire. Étranger, il me fut difficile de dénoncer une attitude. Celle-ci était de suite identifiée, personnalisée. Et comme par un accord tacite toute la collectivité s’y retrouvait. Civilisation du signe, civilisation du masque, la nouveauté sera sinueuse ou brutale. Le raffinement est ici, la maîtrise des distances, celle du masque à l’intime. Occidentaux, pour le meilleur et le pire, nous ne prêtons guère d’attention à ce sens de la mesure.

Mais le protectionnisme a ses défauts. En 1988, après le mauvais résultat de l’équipe japonaise dont je fus membre aux Olympiades de Thessalonique, et où plus de la moitié des points remportés le furent par moi et un ami américain, Loren Schmid, aussi résident au Japon, je décidai d’en finir avec ce challenge en négatif. Cet art fataliste du iiwake, où il ne s’agit pas de faire mieux mais surtout de ne pas dévoiler que l’on a fait moins bien. Je décidai de fonder un club au centre culturel de ma ville, Asaka, au cours de l’été 89. Ce club sera ouvert à tous, chacun avec sa libre motivation.

Après un début timide, un noyau d’une vingtaine de membres d’horizons différents, se constitua. Un journaliste de shôgi qui habitait la ville voisine poursuivit la publicité que j’avais faite auprès de la communauté du shôgi. Il dirigeait une petite revue « Check Mate » à laquelle tous les premiers membres offraient quelques articles. Cette modeste revue est l’unique bimensuel échiquéen ayant plus de dix ans d’existence. L’été, avec quelques tables et chaises de camping, nous initiâmes au jeu d’échecs les passants d’Harajuku. Même des étudiants de Todai, dont un champion japonais, se prêtaient à cet exercice bénévole. L’ouverture était faite. Peu à peu, d’autres copieront l’initiative.

Durant l’été 94, un grand gaillard fort timide attendait à la porte du club. J’avais cinq minutes de retard. Avec une grande simplicité, il m’aida à installer les tables et les jeux. Cette personne est l’actuel challenger pour le titre Meijin (l’équivalent du titre de champion du monde). Monsieur Moriuchi Toshiyuki ne se présenta pas, mais son application ne laissait guère de doute. La gêne des membres dont le premier jeu était le shôgi, me fit deviner le reste. Nous devînmes rapidement amis. Il vint m’aider à l’initiation que je donnais le dimanche au centre des infirmes de Mita. Un joueur aveugle, avec le toucher des pièces d’un jeu adapté à son infirmité nous montrait en effet des dispositions remarquables pour les échecs. À la publication de mon premier livre, Dynamic chess, aux éditions Sankaidô, Monsieur Yukawa qui m’avait aidé à la traduction organisa une sympathique réception à la Shôgi Renmei. Ce fut l’occasion idéale pour Monsieur Moriuchi de me présenter ses amis et adversaires de jeu, Messieurs Habu et Satô. J’entrai dans l’univers du shôgi.

À partir de cette période, la Shôgi Renmei organisa toutes les deux semaines, une initiation aux jeux d’échecs, chinois et international à l’intention des joueurs professionels de shôgi. En effet, un des meilleurs joueurs du monde de shanshi, Monsieur Shô, visite régulièrement le Japon. Ses leçons sont inoubliables autant pour leur simplicité que leur clairvoyance. Une belle partie de shanshi est sous les mains d’un Maître, un plaisir pour les yeux et l’esprit. Mon niveau échiquéen était et reste plus modeste, mais très vite Messieurs Moriuchi et Habu furent d’assidus élèves. J’y mis donc la meilleure application. Le jeu d’échecs devenait leur deuxième passion. Monsieur Moriuchi m’accompagnera plusieurs fois à l’Open International organisé par un ami, l’été, dans ma région natale. En octobre 1998, nous irons ensemble à Los Angeles, pour participer à l’Open Nord-Américain où, un peu malheureux, je finirai au départage septième (troisième ex-aequo). M’appliquant aussi à ne pas finir moins bien que mon élève… Quelques mois plus tard, pour avoir permis à trois jeunes joueurs, de participer au plus grand open du monde, dans le nord de la France, je serai exclu de la JCA. Disposer le Japon à s’ouvrir n’est pas chose facile. Plusieurs révolutions « Meiji » seraient-elles nécéssaires ? J’espère ces révolutions mentales et les plus douces possibles. Mais n’est-il pas possible de déposer le masque tout en gardant la civilité des nuances? Le contrat de confiance avec mes nouveaux amis de la Shôgi Renmei et l’Ambassade de France où grâce au deuxième secrétaire, Alexis Lamek et à son successeur, Charles-Henri Brosseau, une activité double d’échecs et de shogi avait lieu à la bibliothèque de l’Ambassade, ne sera pas rompu. Au contraire. À la lecture détaillée du motif de mon exclusion, Charles-Henri et le représentant des relations extérieures de la Shôgi Renmei, le Maître Ôshi, à ma grande surprise, éclatèrent de rire, et me félicitèrent de ne plus collaborer avec cette triste association. Je compris désormais pourquoi celle-ci ne regroupait après 40 années d’existence que moins de 500 membres… Nous avions mieux à faire.

Nous préparions pour l’été 99, la venue de Monsieur Joël Lautier à l’occasion du premier forum international de shôgi. Joël, qui m’avait déjà impressionné alors qu’il était en culottes courtes, devint vite Champion du monde junior à Alédaïde en 1988 et reste l’unique joueur au Monde à avoir, en partie longue (10 au total) un score positif contre le fameux Garry Kasparov. Meilleur joueur français, il est l’un des meilleurs du monde.

Cette première rencontre reste lumineuse dans ma mémoire. L’Ambassadeur de France, Monsieur Gourdault-Montagne nous avait laissé sa Résidence pour une simultanée unique dans les annales des deux jeux. Joël joua simultanément contre les trois meilleurs joueurs de Shôgi du moment. La journée était superbe. Les parties le furent aussi. Monsieur Moriuchi fut le premier à abdiquer mais la qualité de sa partie était telle que Joël rééditait la méme forme de jeu, quelques mois plus tard mais contre le demi-finaliste du dernier championnat du monde des échecs… Monsieur Habu aurait pu égaliser et Monsieur Satô opposa une superbe résistance. Ces trois champions de shôgi révélaient d’étonnantes dispositions pour le jeu d’échecs. Ce fut sans surprise pour Joël. Il s’était bien préparé. Monsieur Gourdault-Montagne félicita les joueurs et conforta l’ambiance toujours conviviale avec du champagne. Deux amis, Kenji Murata, baryton léger, et Koko Uehara, pianiste, conclurent l’après-midi par des poèmes chantés… le sublime « Au bord de l’eau » de Prudhomme puis Appolinaire, Éluard étaient chantés sous la musique délicate et si drôle de Francis Poulenc.

Quelques photos sur le site de Monsieur Higashi Koe:http://www.pat.hi-ho.ne.jp/~kouhei-higashi/zatuwa/shougizatuwa.htm

L’article de Monsieur Pons en première page du Monde:
http://www.lemonde.fr/web/recherche_resumedoc/1,13-0,37-30543,0.html
(Article payant pour le voir dans son intégralité)

À chaque participation échiquéenne des champions de shôgi à l’étranger, ceux-ci n’hésitent jamais à divulguer les éléments de leur jeu. Si l’on considère la bibliothèque de l’Ambassade de France comme une terre étrangère, alors je peux vous présenter une anecdote plutôt amusante. Une des premières fois où Monsieur Habu vint nous rendre visite, il souhaitait jouer aux échecs mais un des membres de l’Ambassade était intrigué par le jeu de shôgi que j’avais apporté. Sans formalité, Monsieur Habu s’occupa de son initiation. Deux heures où se succédaient les exercices de mat en 3 ou 5 coups (au shôgi les coups sont comptés pour les deux « couleurs »). Avec une patience infinie l’initiation se poursuivait. Je ne dis rien et appréciai ce moment sublime. Selon l’étiquette japonaise un Maître du niveau de Monsieur Habu ne s’attarde pas à la formation des débutants. Monsieur Habu est considéré par certains comme le plus grand joueur de l’histoire du shôgi. Bien sûr, lui même s’en défend. Mais quelle fut la surprise de ce jeune français lorsque le dimanche matin, aux émissions de shôgi de la NHK il vit un joueur qui ressemblait étonnamment à son professeur du moment. La fois suivante, il me demandera d’écarter le doute et lorsque je lui confirmerai qu’il avait bien eu sa premiere leçon de shôgi des mains du meilleur joueur du monde, il ne put s’empêcher d’en faire part à quelques secrétaires japonaises de l’Ambassade qui lui répondirent en cœur: « Ah, ces Français! ». Aurions-nous perdu une certaine crédibilité?

Plus sérieusement, lors de ses trois visites en région tourangelle, à l’Open International d’Avoine près de Chinon, j’ai vu plusieurs fois Monsieur Moriuchi enseigner le shôgi indifféremment aux passants occasionnels, enfants, vieillards amusés, ou Grand Maître russe, intrigué par le niveau échiquéen de ce non classé. Monsieur Moriuchi n’avait pour sa première participation internationale qu’un classement de débutant. NC (Non Classé).
Malgré un emploi du temps chargé, depuis 2000 Monsieur Habu participe systématiquement à un Open International d’Échecs. Chicago, St Quentin (près de Versailles) où il manquera de peu la norme de Maître International (Le nombre de parties jouées contre des joueurs titrés étant semble t-il, insuffisant), NAO, Las Vegas, et en prévision pour l’été 2004, Avoine.

J’avais demandé à Joël s’il ne serait pas possible d’organiser quelque chose pour Monsieur Habu. Sa réponse ira au delà de mes espérances. Madame Ojjeh, mécène du club NAO, (le NAO est l’un des clubs les plus forts du monde) nous proposait de faire à Paris, un Tournoi fermé de niveau international à la mesure de Monsieur Habu. Après un bon départ, la condition physique de Monsieur Habu se détériora et il ne joua plus à son meilleur niveau. Dommage, mais compréhensible, lorsque l’on sait qu’il jouait en parallèle, la nuit, sur internet, une partie de shôgi majoritaire et que ses journées étaient prises par un autre contrat, avec la chaine TBS. La sympathique équipe réalisa un reportage précieux pour introduire l’univers échiquéen au Japon mais la charge fut trop grande sur les épaules de Monsieur Habu. Malgré son heure tardive, l’émission « Jônetsu Tairiku » consacrée à ce moment eut un taux d’écoute de 10%. Tout de même un joli cadeau pour les échecs au Japon!

Pour l’évènement de la NEC, je dois beaucoup à la considération que m’accorda et m’accorde toujours, Monsieur Sanada, Président de l’ISPS. C’est, à n’en pas douter, par sa confiance qu’un des membres de son Association, Monsieur Ito, prit au sérieux ma proposition. Monsieur Ito occupe un poste important au sein de la NEC. En échange de cette performance médiatisée, il offrit les locaux superbes du Club de la NEC et les services techniques et prit en partie le financement du séjour de Joël à Tokyo. Joël jouera de nouveau contre les trois champions de shôgi. Monsieur Sato qui depuis quelques années ne jouait plus aux échecs aura, ce n’est pas une surprise, une position vite critique, mais Monsieur Habu avait une position totalement égale avant de commettre une gaffe et Monsieur Moriuchi reversa une situation difficile pour obtenir une position gagnante. Les parties furent retransmises en direct dans le monde entier. Et Joël reconnut sportivement devant les caméras qu’il ne pourrait plus renouveler la performance. Il risquerait de perdre sur tous les échiquiers…! Le niveau échiquéen des Maîtres de shôgi était désormais international.Site du club NAO où l’on peut trouver dans les archives, un reportage des deux événements: http://www.nao-cc.com/naocc/

Qu’en est-il des joueurs d’échecs ? Le contrat moral que Joël Lautier avait conclu avec moi lors de sa première simultanée à la Résidence de l’Ambassade de France a été plus que rempli: faire connaître le jeu et les champions de shôgi à la communauté internationale des échecs. Les champions Vladimir Kramnik, Gary Kasparov et Anatoly Karpov et d’autres GMIs (Grands Maitres) de premier plan connaissent désormais les rudiments du jeu et l’institution qui en a la charge au Japon. À l’occasion du dernier événement qui eut lieu à la NEC, le champion du monde, Vladimir Kramnik, m’envoya un fax félicitant les champions de shôgi, Messieurs Habu, Moriuchi et Satô.

Un de mes rêves serait de réaliser la première partie du Meijin (champion du monde) à Paris, et inversement le championnat du monde des échecs à Tokyo. Mais il faut être patient…
N’est-ce pas une vertu extrême orientale?

Jacques Pineau

Publié par

Christian Bouthier

Au Japon depuis 1982. Traducteur et interprète.

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