La barrière des rencontres, de Michaël Ferrier

La barrière des rencontres, de Michaël Ferrier, éditions Cécile Defaut.

Le titre de ce livre est emprunté à un passage des “Contes d’Ise” dans lequel deux personnes de sexe et de condition sociale différente ne peuvent communiquer qu’au moyen de poèmes transmis par une petite fille leur servant de messager. Avec cette habile introduction, l’auteur nous donne ainsi d’emblée à méditer un exemple de difficultés de communication entre deux personnes, puis il enchaîne en nous montrant par analogie comment le Japon et la France ont pu échanger, souvent de manière décalée et grâce à divers intermédiaires décodant leurs systèmes culturels ou sociaux si différents.

la-barriere-des-rencontres-2Rudyard Kipling a dit que “l’Est est l’Est, et l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront”. Michaël Ferrier en nous rappelant cette étonnante citation ajoute que pourtant, depuis tout ce temps, ils se sont rencontrés, à plusieurs reprises, avec notamment le phénomène du Japonisme qui a eu cet impact extraordinaire sur nombre d’artistes français et européens. Toutefois, si “le japonisme artistique fait naître chaque année un nombre impressionnant d’ouvrages de toutes sortes, l’impact de la découverte du Japon pour les lettres françaises reste encore peu connu (…) et mal évalué”. La démarche de Michaël Ferrier, auteur et “passeur de barrières culturelles”, consiste donc à nous montrer, à travers plusieurs textes et dans des perspectives variées, l’importance qu’a eue dans la littérature française cette découverte du Japon.

Voici quelques passages ayant particulièrement retenu notre attention.
Dans le “Petit portrait de Lacan en maître zen”, cette citation de Lacan lui-même : “Tout le monde n’a pas le bonheur de parler chinois dans sa langue” nous a amené tout naturellement à la réflexion que les Japonais, eux, ont ce “bonheur” par l’intermédiaire des “kanji”, ces caractères chinois intégrés dans la langue japonaise et en constituant une part importante et incontournable.

La présentation des écrits de Nakagawa Hisayasu intitulée “La théorie du double éclairage franco-japonais” considérés par leur auteur comme “un essai d’anthropologie réciproque” se propose de trouver “un troisième lieu d’où l’on puisse éclairer (…) les présupposés et les impensés des deux parties”. Cela vient fort à propos nous rappeler l’importance de la symétrie dans les rapports interculturels, tout déséquilibre pouvant être générateur de frustrations.

En outre, nous avons particulièrement apprécié la partie sur Georges Perec intitulée… “Japon mode d’emploi”! Cet auteur, membre de l’OULIPO, est célèbre pour ses recherches sur la langue et ses romans si originaux (La disparition, Les revenentes). On découvre l’importance que le “Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go” (co-écrit avec Pierre Lusson et Jacques Roubaud) a pu avoir sur la conception du roman “La vie mode d’emploi”.

Le chapitre sur Michel Butor est lui aussi plein d’enseignements sur le plan de la représentation du Japon dans la littérature française. Michaël Ferrier estime que 1967, date du premier voyage de Butor au Japon, est une date importante. Butor “ouvre une porte, ou plutôt fait glisser une cloison, déplie un paravent”. Que ces choses-là sont joliment dites!
Nous y apprenons également que “Butor” est le nom « d’un oiseau tout à fait intelligent, qui séjourne dans les roseaux, “mène une vie solitaire et paisible” mais qui est aussi tourné vers les étoiles sous son appellation latine “butor stellaris”, le butor étoilé ».
Ainsi, La Barrrière des rencontres nous permet, outre le plaisir qu’on peut trouver à sa lecture, grâce aux regards de divers auteurs français sur le Japon et à la présentation qu’en fait Michaël Ferrier, de mieux comprendre de nombreux aspects de la culture de ce pays.

Bien évidemment, ce petit texte n’est qu’un aperçu du riche contenu de l’ouvrage et nous espérons que cette présentation vous incitera à le lire.

Christian Bouthier
france-japon.net

Michaël Ferrier est écrivain et professeur à l’Université Chuo de Tokyo ; il collabore à des revues d’art et de japonologie (Art Press, Ebisu, L’Infini…), et est l’auteur de plusieurs textes sur la culture japonaise (La Tentation de la France, la Tentation du Japon: regards croisés (dir.), éd. Picquier, 2003; Le Goût de Tokyo, Mercure de France, 2008; Maurice Pinguet, Le Texte Japon (éd.), Seuil, 2009) et de romans (Kizu, Arléa, 2004; Tokyo, Petits portraits de l’aube, Gallimard [prix littéraire de l’Asie 2005]).

À propos de bcg

Au Japon depuis 1982. Traducteur et interprète.
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