Enseignants étrangers: emplois en danger, votre disparition planifiée!

Universités nationales japonaises: « gaikokujin kyoushi ».
2004: année noire pour les enseignants étrangers des universités nationales au Japon. Elle est celle de la privatisation de leurs universités et… de leur disparition planifiée. Si vous n’êtes pas encore devenus des adeptes inconditionnels du zen, gagnés par une totale acceptation de l’impermanence des choses de ce monde flottant, une lecture attentive de ce qui va suivre s’impose.

« Gaikokujin kyoshi » : cela veut dire « enseignant étranger ». Pour les non-Japonais, cela peut sembler étrange de catégoriser ainsi les membres d’un corps enseignant, dénommés en France tout simplement « lecteurs ». Cette différenciation provient de l’époque de Meiji, où le Japon féodal, replié sur lui-même durant l’époque d’Edo, s’ouvrait nouvellement au monde extérieur et invitait les honorables professeurs étrangers à venir de leur lointain pays apporter leur savoir et enseigner leur langue et leur culture dans les universités japonaises (à l’époque « impériales »).
Depuis ce temps, ce statut et cette appellation ont perduré et les générations de Gaikokujin kyoshi se sont succédées dans les universités devenues « nationales » du Pays du Soleil Levant. Bien que n’ayant jamais reçu de statut de titulaire, ce corps enseignant présentait jusqu’à très récemment une assez grande stabilité. Beaucoup de ces Gaikokujin kyoshi ont choisi de rester au Japon sur la base d’un contrat d’un an, renouvelé automatiquement sur simple signature, en fonction d’une confiance réciproque qui en faisait, dans les faits, un contrat permanent. Ils y enseignent depuis de longues années, certains depuis plus de vingt ans. Ils ont donné à l’université et à la société japonaises les meilleures années de leur vie en formant des générations d’étudiants nippons. Beaucoup ont un conjoint japonais(e) et ont fondé une famille dans le pays. Expatriés de longue date, la plupart n’envisagent pas de rentrer et de (re)travailler dans leur pays d’origine, où leur reclassement professionnel ainsi que celui de leur famille serait des plus difficiles. Beaucoup ont un visa permanent. Leur vie est ici, au Japon.

Or voici que brutalement, le gouvernement japonais décide de privatiser ses universités nationales et les nouveaux « présidents-patrons » d’universités-entreprises de réduire et de renouveler partiellement leurs effectifs en poste. Les premières victimes désignées sont… les honorables professeurs étrangers.
La disparition d’enseignants « natifs » met gravement en péril la qualité d’enseignement des langues étrangères dans le pays, et en particulier de l’enseignement du français : on ne saurait nier l’importance pédagogique de la contribution de professeurs diplômés et qualifiés, enseignant leur langue maternelle, et dont l’absence va cruellement se faire sentir.

Voici, concrètement, les principales mesures prises par l’état japonais et les administrations nouvellement responsables de l’éducation au Japon :

– Le Monbukagakusho (Ministère de l’Education, des Sciences et Technologies japonais) ou MEXT, vient de publier une circulaire, datée du 16 février 2004, mettant fin au statut de lecteur étranger, ou « Gaikokujin kyoshi », dans les universités nationales, qui deviennent, à partir du 1er avril 2004, semi-privées (Kokuritsu daigaku hojin…= « universités nationales à personnalité juridique »).

Cela implique que :
– Chaque université sera désormais libre de décider indépendamment des conditions de travail,d’emploi et de recrutement des professeurs. Les lecteurs étrangers en poste sont les premiers touchés pour l’instant. Les chargés de cours, Etrangers et Japonais, seront les prochaines victimes de l’hécatombe planifiée de réduction massive des effectifs d’enseignement.
– 396 lecteurs étrangers (Gaikokujin kyoshi) dans l’ensemble du Japon, toutes langues confondues, sont donc déjà concernés par ces mesures.
– Dans certaines universités ex-nationales, plus aucune mention des lecteurs étrangers n’est faite dans les règlements officiels (shugo-kisoku) qui viennent de paraître pour l’année 2004. Les Gaikokujin-kyoshi sont encore là, mais n’ont plus d’existence officielle.
Dans d’autres universités, ces règlements sont toujours en cours d’élaboration: ils peuvent donc encore être modifiés. Le nouveau statut des Gaikokujin kyoshi, incertain, y sera impérativement et définitivement fixé avant le 31 mars 2004. Des négociations syndicales sont encore possibles, mais il reste très peu de temps.

Les Gaikokujin kyoshi de l’Université nationale de Kobé ont déjà été informés fin décembre que « leurs contrats ne seraient plus renouvelés à partir d’avril 2005, que des concours de recrutement seraient organisés tous les ans (!) afin d’engager à leur place des enseignants « plus jeunes, moins diplômés et même nécessairement sans trop d’expérience… et qui coûteraient donc moins cher (!). Le projet, on ne peut plus drastique, serait de donner aux heureux lauréats de la sélection jusqu’a deux fois plus de classes à enseigner pour presque la moitié du salaire actuel. ».

Ces informations alarmantes semblent hélas se confirmer, plus ou moins encore à mots couverts, dans d’autres universités ex-nationales.

Les Gaikokujin kyoshi de Kobe ont réagi collectivement dès la rentrée de janvier : après que le syndicat interne de l’université ait refusé de les défendre (!), ils ont rejoint un syndicat extérieur (EWA union Osaka), ont formé une branche de ce syndicat à l’intérieur de Kobe-u et ont déjà eu trois séances de négociations avec leur administration, à la suite desquelles ils ont obtenu partiellement satisfaction. La négociation continue néanmoins.

Pour plus d’informations sur Kobe-u, voir http://ewaosaka.org/jp/index.html (contact en fin d’article).

– La tendance générale qui semble prise par les universités ex-nationales est d’exclure les Gaikokujin kyoshi de toute spécialité (littérature, cultures comparées, etc.) pour en faire de simples « language teachers » interchangeables avec de nouveaux arrivants aisément exploitables. Dès avril 2004, beaucoup se voient retirer, dans les nouveaux emplois du temps, leurs cours de spécialité, qu’ils enseignaient depuis le début de leur engagement, et qui sont remplacés par des cours de conversation.
Leur qualité d’enseignants-chercheurs (officialisée pourtant par un modeste budget de recherche annuel attenant à leur fonction) est ainsi fondamentalement remise en cause.
Dans certaines universités, on les dirige pour cela stratégiquement et autoritairement, pour l’année 2004, vers un « Centre de Langues étrangères » (appellation variant suivant les universités) nouvellement créé, pour eux véritable « siège éjectable ». Aucune garantie ne leur est donnée pour l’année 2005. Les concours de recrutement feront le reste… La plus grande vigilance semble donc s’imposer à eux!

UN ESPOIR : s’appuyer sur un cadre légal

– Depuis le 1er janvier 2004, une nouvelle loi oblige l’employeur à préciser dans le contrat si celui-ci est renouvelable ou pas (ce qui, jusqu’a présent, n’était généralement pas mentionné dans les contrats).

– L’employeur devra, de plus, justifier ses raisons dans le cas où il ne désire pas renouveler le contrat.
Cette nouvelle loi — qui ennuie beaucoup les administrations — est encore inconnue de la plupart des lecteurs, à qui on réserve le sort suivant : pour éviter les problèmes d’action judicaire, prévisible, des lecteurs pour sauver leur emploi, certaines administrations prévoient d’inclure une clause spéciale dans les contrats proposés, pour l’année 2004 seulement, aux lecteurs encore en poste (contrats qui ne leur sont généralement montrés que le jour de la signature) le 1er avril prochain, disant à peu près ceci : « CE CONTRAT SERA LE DERNIER », et sans justification qui pourrait être légalement mise en cause.
Si ces lecteurs ne sont pas prévenus à temps, ils ne pourront se préparer à cette mise au pied du mur et n’auront pas le temps de s’organiser pour demander des négociatons, et ainsi bénéficier de la protection de la nouvelle loi.
Au pire (si cette restriction est mentionnée), ils signeront peut-être ce contrat sans en connaître vraiment à l’avance les implications rédhibitoires.
Au mieux (si rien n’est mentionné), ils signeront un contrat désormais illégal qu’ils pourront remettre en cause avec l’aide d’un syndicat efficace (interne ou externe).
On ne saurait trop leur conseiller de demander avec insistance à recevoir le brouillon de leur contrat quelques jours avant la signature, et de le soumettre à un avis juridique compétent et ami…

Notons au passage que, dans les universités véritablement privées, l’heure est aussi à la réduction d’effectifs. Les professeurs qui partent à la retraite ne sont pas remplacés, et on ne crée pas non plus de nouveaux postes. Il devient donc extrêmement difficile de retrouver du travail dans un autre établissement au Japon. Garder leur poste dans leur université actuelle (ex-nationale) est donc une affaire de survie pour les Gaikokujin kyoshi.
Il nous a semblé important et urgent de communiquer l’ensemble de ces renseignements à la communauté des lecteurs étrangers — premières cibles de ces mesures de suppression de postes à l’echelle nationale, et que d’aucuns pourraient considérer comme discriminatoires sur la nationalité et aussi sur l’âge — et de leur donner ainsi les moyens de se défendre pour sauver leur emploi et, s’ils le souhaitent, de se coordonner et de s’entraider pour y parvenir.

Il semble aussi capital de pouvoir informer tous les lecteurs étrangers avant le 1er avril et de faire circuler les informations qui peuvent les aider, même au delà de cette date, à stabiliser leur empoi.
Faites passer l’information auprès de vos collègues francophones et non francophones!
Si vous êtes lecteur étranger et si vous désirez recevoir des informations détaillées en francais sur l’évolution de la situation et une assistance, vous pouvez vous inscrire sur la liste de discussion yahoo des lecteurs francais qui vient d’etre créée (liste sécurisée), en envoyant simplement un message électronique indiquant vos nom et prénom, votre lieu d’enseignement et la langue que vous enseignez, en précisant votre statut (lecteur/lectrice), une fois votre inscription sur http://fr.yahoo.com/ réalisée (C’est très facile!).
Lecteurs_francophones_au_Japon-subscribe@yahoogroupes.fr

Les non-francophones peuvent rejoindre la liste de discussion yahoo anglophone des lecteurs, en adressant le même type de message à:
gakubu_sensei-subscribe@yahoogroups.com
Ces deux listes sont ouvertes aux membres de l’autre groupe, à condition d’utiliser de préférence la langue du groupe.

Pour informations juridiques et assistance, vous pouvez aussi contacter:
info@ewaosaka.org

http://ewaosaka.org/jp/index.html

(Site en japonais et anglais,
et, prochainement, en francais. Voir notamment à : « Gaikokujin kyoshi » et « Université de Kobe »)

Publié par

Christian Bouthier

Au Japon depuis 1982. Traducteur et interprète.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *